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Lettre à G. – Un film sur André Gorz

Synopsis

Manon, 26 ans, rejoint sa maison familiale à Vosnon, dans la campagne auboise, pour prendre ses distances avec Paris où elle a fait ses études. Diplômée et sans emploi pérenne, le sort de la précarité l’étouffe.
Elle se promène dans le village de son enfance lorsqu’elle croise un camion de télévision allemande devant une maison voisine. Elle apprend par hasard qu’un penseur majeur de l’écologie politique y a vécu vingt ans et passé ses derniers moments : André Gorz.
Manon se décide à enquêter sur ce mystérieux philosophe dont personne ne lui a jamais parlé. Elle lit ses livres, s’intéresse à sa vie, et s’en trouve bouleversée dans ses choix de vie quotidiens.
Sous la forme d’une lettre imaginaire, un dialogue se noue entre Manon et André Gorz autour de la décroissance, du travail, de l’autonomie et du revenu universel. Manon souhaite comprendre qui était ce penseur, et par là comprendre, la société dans laquelle elle évolue.

André Gorz

André Gorz est l’un des intellectuels les plus stimulants du XXe siècle. Disciple de Sartre, très influencé par Ivan Illich, il fut tout à la fois journaliste engagé, critique économique, penseur de l’autonomie et pionnier de l’écologie politique en France.

Né en Autriche, André Gorz a passé la majeure partie de sa vie à Paris avant de s’installer dans l’Aube, à Vosnon. C’est dans ce petit village du Pays d’Othe qu’il a écrit son livre le plus célèbre, Lettre à D., adressé à sa femme.

Tu viens juste d’avoir quatre-vingt-deux ans. Tu es toujours belle, gracieuse et désirable. Cela fait cinquante-huit ans que nous vivons ensemble et je t’aime plus que jamais. Récemment je suis retombé amoureux de toi une nouvelle fois et je porte de nouveau en moi un vide dévorant que ne comble que ton corps serré contre le mien. La nuit je vois parfois la silhouette d’un homme qui, sur une route vide et dans un paysage désert, marche derrière un corbillard. Je suis cet homme. C’est toi que le corbillard emporte. Je ne veux pas assister à ta crémation ; je ne veux pas recevoir un bocal avec tes cendres. (…) je me réveille. Je guette ton souffle, ma main t’effleure. Nous aimerions chacun ne pas avoir à survivre à la mort de l’autre.
Lettre à D., André Gorz.

Gorz est avant tout un intellectuel engagé. Dès les années 70, il s’est attaqué aux problèmes sociaux et environnementaux soulevés par la rationalité économique en se distinguant, d’emblée, de l’environnementalisme.    Aux normes de dépollutions, taxes carbones, ou autres mesures venues du haut, André Gorz a toujours préféré une écologie politique : pour lui, la défense de la nature passait par une meilleure compréhension de notre vie, de nos actes et du fonctionnement de notre société.
Il voulait réduire la sphère marchande dans nos vies et développer les activités autonomes en tout genre (artistiques, productions artisanales, jardinage, bricolage, etc.). Il prônait la création d’ateliers et de services publics dans tous les villages et dans tous les quartiers (à l’image de l’atelier vélo solidaire des Viennes), l’utilisation de techniques ouvertes (que chacun peut maîtriser) et bien d’autres choses.

La richesse et l’étendue de ses idées ne peuvent être développées ici ; rappelons seulement qu’aujourd’hui plus que jamais, la pensée gorzienne nous est nécessaire. Pourtant, ses idées si visionnaires, ses anticipations si précises – telles la crise financière mondiale de 2008 ou la fin du plein emploi – peinent à trouver l’écho qu’elles méritent dans notre réflexion sociale et politique.

Présentation du projet

André Gorz est un pionnier de l’écologie politique. Il s’est attaqué dès les années 70 aux problèmes sociaux et environnementaux soulevés par la rationalité économique, tout en menant une analyse lucide, précise, doublée d’une vision utopique et concrète. D’emblée, il s’est distingué de l’environnementalisme, dont il a critiqué la logique de rentabilité.

Aujourd’hui plus que jamais, la pensée gorzienne nous est nécessaire. Pourtant, ses idées si visionnaires, ses anticipations si précises – telles que la fin du plein emploi ou la crise financière mondiale de 2008 – peinent à trouver l’écho qu’elles méritent dans notre réflexion sociale et politique.

Nous sommes quatre ami·e·s d’enfance né·e·s dans l’Aube. Nous grandissions à quelques kilomètres de Vosnon quand André Gorz s’y retirait pour passer les vingt dernières années de sa vie avec sa compagne, Doreen. Lorsque nous partions faire nos études dans les métropoles alentours – Paris, Strasbourg, Lille -,
en 2007, ils prenaient ensemble la décision de quitter ce monde. Quelques années plus tard, nous apprenions l’existence, à deux ou trois villages de là, d’un penseur majeur de l’écologie française. Ses écrits nous ont tou·te·s les quatre marqués durablement.

Aujourd’hui, une sensation de vide domine. D’abord, personne n’a jamais évoqué la présence de Gorz dans notre voisinage ; quelle chance pourtant cela aurait été de le rencontrer ! Lors de nos visites à Vosnon, les habitant·e·s interrogé·e·s à propos du couple nous ont simplement remarqué : « On ne les voyait pas, ils étaient discrets. Quelques fois si, on le voyait lui, se promener. Et on imagine qu’ils recevaient du monde ; il y avait parfois des voitures de parisiens garées devant chez eux.»

L’Aube n’a jamais brillé pour ses idées écologistes ; elles restent au contraire aujourd’hui frileuses, voire franchement réactionnaires. Le contraste entre l’utopie gorzienne – basée sur une réappropriation collective des moyens de production, louange de l’autonomie, de la convivialité, du temps libéré – et l’état réel d’un département emblématique de l’agriculture intensive et de la désertion des campagnes, nous a saisi.

André Gorz a pourtant choisi ce territoire pour y passer les vingt dernières années de sa vie avec Doreen. Là, il a écrit ses ouvrages les plus décisifs et polémiques au regard de notre époque : Métamorphoses du travail (1989), Misères du présents, richesses du possible (1995), L’immatériel (2003), Ecologica (2006).

Tout se passe comme si la rencontre posthume avec Gorz était venue précipiter nos échanges de jeunesse, nos doutes quant à la centralité de l’emploi dans nos vies et les parcours respectifs qui en ont résulté. L’utopie gorzienne a tranché radicalement avec l’ambiance locale et réveillé un groupe d’ami·e·s qui attendait, ensommeillé, autour d’un projet commun, tout à la fois porté vers le passé, notre territoire commun et tourné vers un futur qui soit de nouveau désirable.

Nous souhaitons aujourd’hui combler la case vide par un geste collectif et cohérent : rendre présent André Gorz et sa pensée. La proximité géographique n’est pas anecdotique ; elle fut – et demeure – un hasard fondateur.

Notre film

En référence à la Lettre à D. qu’il rédigea pour Doreen, sa compagne, au soir de leur vie partagée, adresser une lettre filmée à Gorz constitue pour nous un geste fort : d’abord, une manière de s’engager en faveur de l’écologie politique (certain·e·s d’entre nous sont militant·e·s par ailleurs). Ensuite, la possibilité d’un médium commun – le cinéma documentaire – qui agrège nos savoir-faire respectifs (mise en scène, image, musique, littérature).

Plus – ou moins – qu’une biographie, ce documentaire-fiction suit le déroulement d’une pensée collective sur les pas de Gorz. Il met en mouvement la critique, de sorte à ne pas nous en tenir à l’apologie. Notre documentaire explore cinq cercles : la désorientation, la norme du suffisant, le travail, le revenu universel et l’autonomie.

L’auteure de la lettre, Manon, passe le plus clair de son temps à vélo, pour le plaisir, mais aussi pour le travail. Elle est coursière à Paris, soumise aux nouvelles formes précaires de l’emploi. Sa découverte de Gorz l’amène à traverser des lieux emblématiques : la maison du philosophe à Vosnon, le parc pour enfants qu’il a légué au village, le quai de Seine qui porte son nom à Paris. Elle passera également à Bure, lieu du projet d’enfouissement de déchets nucléaires, où s’est organisée une résistance qui fait écho, en actes, à la pensée gorzienne.

Manon exprime les doutes, désirs, et interrogations de notre génération en ce qui concerne la question du sens de nos actes, dans un contexte de crise écologique. Au travers de ses lectures et d’entretiens filmés menés auprès de Christophe Fourel, Dominique Bourg, Willy Gianinazzi ou encore Adeline Barbin, Manon incarne le prisme par lequel découvrir André Gorz : l’homme et le théoricien ; le philosophe et le journaliste ; l’être torturé qu’il était jusqu’à ce qu’il trouve sa place auprès de Doreen.

Nous recherchons une cohérence jusque dans la diffusion du film, puisque nous souhaitons l’inaugurer à Vosnon, avec les habitant·e·s de la région qui l’ont plus ou moins connu. Il sera ensuite projeté dans toute la France sous une forme de tournée à laquelle nous participerons en proposant une discussion autour du film avec ou non des intervenant·e·s interviewé·e·s dans celui-ci ; notamment grâce au soutien de Synaps Audiovisuel et du Cinéma Voyageur (cinéma itinérant).
Ce documentaire est adressé à toutes celles et ceux qui, comme nous, éprouvent le sentiment que les temps se durcissent : la crise, sous toutes ses formes – écologique, démocratique, sociale et économique – doit être contrebalancée par un projet de société viable. Alors commençons, avec André Gorz, par en proposer un imaginaire.

Charline Guillaume, Pierre-Jean Perrin, Victor et Julien Tortora